Les évasions particulières, de Véronique Olmi

Me voici donc de retour un peu plus tard que prévu pour vous parler des Evasions particulières. Non que sa lecture m’ait demandé un effort particulier, j’ai dévoré les 500 pages de ce livre passionnant en quelques jours.

Mais j’ai eu la chance de démarrer une collaboration inespérée avec un magazine littéraire, Viabooks, pour lequel je vais donc également chroniquer certaines lectures, et j’ai donc d’abord pris le temps de soigner mon premier article, qui présentait également Les évasions particulières.

Vous le trouverez sur le lien suivant : http://www.viabooks.fr/article/veronique-olmi-les-evasions-particulieres-epopee-familiale-et-feministe-124569

Ce qui ne m’empêche pas de vous livrer maintenant mon avis plus personnel sur Rue des Lettres !

Résumé

Dans Les évasions particulières, Véronique Olmi met en scène les Malivieri, famille catholique issue d’un milieu simple et vivant à Aix en Provence, au lendemain de mai 68. On suit la trajectoire des trois filles de la famille. L’aînée, Sabine, passionnée de théâtre découvrira la vie d’artiste à Paris, la cadette, Hélène, qui alterne entre le foyer simple et provençal de ses parents et la demeure bourgeoise d’un oncle à Neuilly sur Seine, cassera son image d’enfant sage pour se révéler dans la défense de la cause animale, et Mariette, la petite dernière, livrée à elle-même entre deux parents dépassés par la brutalité de ces changements, épuisés et préoccupés par leurs propres choix et tourments, se réfugiera dans la musique. En cette période de bouleversement cruciale pour l’émancipation des femmes, elles chemineront chacune à leur manière pour trouver leur voie dans ce nouveau monde bouillonnant.

Mon avis

Comme un film

Je connais peu la période des années 70, si ce n’est pour les quelques évènements majeurs dans l’histoire des femmes qu’elles ont suscités, et ce que j’appellerais les excès un peu dispersés qui ont suivi la révolte de mai 68 (ah si, et un peu de musique aussi…). J’ai eu plaisir à plonger dans cette décennie grâce à l’écriture vivante et fine de Véronique Olmi : le style empreint à la fois d’action et de l’intériorité des personnages m’a donné l’impression d’être projetée dans un film : je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien ressembler les visages de tel ou unetelle, qui étaient bien les seuls éléments que je ne parvenais pas à visualiser !

Une épopée historique et féminine

On revit certains évènements notoires, on croise de loin des personnages historiques, tels Gisèle Hamini au palais de justice d’Aix en Provence, qui fut le théâtre de procès retentissants pour la cause féminine. Mais surtout à travers les destins croisés des trois sœurs, on imagine mieux l’impact qu’une telle époque a pu avoir sur la construction de la jeunesse, et notamment des jeunes femmes.

Une famille ébranlée

On suit également l’évolution du couple des parents Malivieri, que j’ai trouvé assez émouvant. C’est une histoire d’amour, celle d’un foyer aux valeurs solides qui se confronte aux défis du temps et aux limites de chacun : ils iront d’incompréhensions en prises de conscience, de silences et de mensonges en instants volés de tendresse. C’est un couple finalement ordinaire, ébranlé par le raz-de-marée social de cette décennie, et par l’évolution normale de toute famille, qui voit ses enfants quitter le nid les uns après les autres, redéfinissant sans cesse la place de chacun dans la famille.

Des personnages nuancés et attachants

J’ai aimé que les relations entre les personnages soient traitées avec nuance et subtilité, sans jamais craindre les contradictions. Aucun n’est figé dans un rôle binaire ou caricatural. Par ailleurs, l’auteur traite les hommes dans l’ensemble avec beaucoup de tendresse : pas de clivage de genre, et le féminisme qui transparaît néanmoins dans toutes les lignes n’en est que plus humain.

C’est grâce à leur singularité que l’auteur met en lumière la complexité de ses personnages.

A travers des influences diverses et parfois contradictoires, des liens à la fois indéfectibles et pesants, des déchirements et des retrouvailles, chacun tente de se construire et d’appréhender cette société bouleversée qui résonne de l’écho du printemps de 1968, et où les codes, les mentalités et même les lois changent. Et on dirait bien là les prémisses de tous nos enjeux actuels…

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Les évasions particulières, Véronique Olmi (Albin Michel, 499 p)

Ce qu’il faut de nuit (Laurent Petitmangin)

Résumé

C’est l’histoire d’un homme veuf, cheminot dans une région de France désaffectée, élevant seul ses deux fils, tant bien que mal. Les fils en grandissant prendront chacun leurs distances avec leurs origines, mais par des chemins bien différents. Malgré les incompréhensions et les tragédies que la famille traversera, demeure en filigrane, comme un fil rouge, l’affection qui les lie tous les trois et que rien ne semble pouvoir entamer.

Mon avis

Première lecture de cette rentrée 2020, le livre m’a attirée pour trois raisons : d’abord son auteur inconnu (il s’agit du premier roman de Laurent Petitmangin), puis son titre, mystérieux et poétique, et enfin des éléments de roman à l’opposé de moi et de mes habitudes littéraires : un père de deux garçons, (moi qui ai l’impression de ne lire que des histoires de filles et de maternité) dans un milieu provincial populaire et désaffecté bien loin du glamour de la vie intellectuelle et culturelle…

Bien m’en a pris car nul besoin de s’identifier aux personnages pour se sentir concerné et être touché par ce récit, qui se lit très vite et a réussi à me prendre à la gorge par moments.

Le roman brille par sa profondeur plus que par son éclat : pas de glamour, les personnages ne sont pas des héros, ils vivent des événements douloureux mais ordinaires, inscrits dans le réel.
L’auteur rend très bien cette simplicité. Les mots sont justes, l’écriture sobre, quoique très vivante, on entend presque l’accent lorrain…

Ce qui finalement rend le roman poignant, c’est l’humanité qui habite ces évènements : l’espoir qu’un père met en son fils, le temps qu’il est heureux de passer avec l’autre pendant un match de football, même sans se parler, les chamailleries et la complicité de deux frères, la joie d’un père à les observer. Et puis aussi le souvenir d’une mère ou épouse disparue et la souffrance pudique liée à cette disparition. L’incompréhension, la rancune qui peut éloigner deux personnes très proches sans qu’elles cessent de s’aimer, les valeurs divergentes, l’attente des réconciliations qui ne viennent pas, la honte, qu’elle soit justifiée ou non…

Sous l’apparence du roman social, l’auteur livre un portrait de famille qui rend bien la subtilité et la complexité des liens familiaux, la difficulté à rester unis, à pardonner et accepter l’autre.

J’y ai vu pas mal d’espoir et d’amour, et pourtant le contexte ne s’y prête pas.
C’est pour cette raison que c’est aussi une jolie leçon d’humilité. Car cette humanité sensible qui transparaît au milieu d’un quotidien difficile et rustre, c’est bien notre lot à tous : en effet, quel que soit le milieu familial, social ou culturel, nous traversons tous les même joies et tragédies avec une seule injonction : vivre encore.
C’est d’ailleurs là que le titre du roman prend tout son sens, puisqu’il est justement extrait d’un poème de Jules Supervielle intitulé Vivre encore…

Extraits


Mon fils était encore vivant et, soudainement, sans que je sache pourquoi, j’en avais été à nouveau heureux. D’un bonheur que je n’avais pas connu depuis des années. Un bonheur qui m’avait tenu toute la soirée. Je m’étais installé dans sa chambre, j’avais respiré ses draps en pensant à lui, en priant pour qu’il dorme bien, qu’il entende un peu, comme moi, la rumeur de la nuit.


Je ne regrette rien de ma vie, en tout cas pas celle que nous avons vécue ensemble. Je pense que ça a été une belle vie. Les autres diront une vie de merde, une vie de drame et de douleur, moi je dis, une belle vie.

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Le rendez-vous de la rentrée littéraire

La rentrée littéraire ? C’est au même moment que la rentrée scolaire, sauf que c’est beaucoup plus excitant (c’est la mère de famille qui parle…)

J’entre en ébullition, je ressens comme un fourmillement général, et une envie de tout lire… Avec du coup une propension à me perdre davantage dans la lecture de la presse et de ses sélections littéraires à ne surtout pas rater, que dans la liste des titres en question, et plus je lis d’articles, plus la liste des immanquables s’allonge !

Puis un jour je me décide, je sélectionne une librairie que j’aime bien, parfois à des kilomètres de chez moi parce que j’aime dénicher un endroit cosy pour l’occasion, soigner ce moment si particulier où l’on va découvrir, feuilleter et choisir les petits nouveaux attendus tout l’été, et aussi parce que l’herbe est toujours plus verte ailleurs et que j’adore découvrir de nouvelles librairies.

Donc une fois sur place, j’erre une et deux heures, voire trois même, je flâne au milieu des rayons, soulevant une première page, retournant un livre de poche, je soupèse, je parcours en diagonale une vingtaine de quatrièmes de couverture, lis le dernier chapitre de quelques-uns (j’ai remarqué que je fais ça avec les livres que je n’ai pas envie d’acheter).

Pour finalement repartir avec trois ou quatre romans bien souvent absents des diverses listes consultées au préalable, que j’ai choisis souvent justement parce qu’ils n’y figuraient pas, et dont la lecture me laisse la moitié du temps, disons-le, un sentiment assez mitigé (heureusement il y a de belles surprises aussi). Et sans compter que quatre ouvrages qui viennent de sortir, c’est un sacré budget !

L’année dernière fut une période d’aridité littéraire (et d’économie !) durant laquelle je me suis contrainte à lire et terminer les nombreux volumes épars dans les rayons de ma bibliothèque, que j’avais jugés dignes d’y figurer mais pas encore d’être lus.

Exercice intéressant du reste, dont je ne suis toutefois sortie indemne qu’en craquant régulièrement pour l’achat d’un nouveau livre, mais en même temps quelle lectrice serais-je si je n’alimentais pas régulièrement ma pile de livres à lire…

Bilan de l’année : beaucoup de lectures, et toujours plus de livres à terminer !

Et donc cette année, place à un peu de méthode et de discipline (quoique…) : deux nouveautés achetées et pas une de plus (juste pour le mois de septembre ! on verra après).

J’avais décidé initialement de les choisir parmi les sélections des fameux prix littéraires, histoire de ne pas rater mon coup… Mais je ne me résous décidément pas à céder aux injonctions médiatiques.

J’ai bien lorgné un temps sur le Yoga d’Emmanuel Carrère, auteur dont j’ai énormément apprécié certains ouvrages. Ou Chavirer de Lola Lafon, qui m’a l’air d’être réellement un grand roman.

Un peu trop de tapage médiatique autour m’en a éloignée… Pour le moment. J’espère lire ces livres un jour.

En attendant j’ai porté mon choix sur deux ouvrages plus discrets mais chaudement recommandés en librairie : Ce qu’il faut de nuit, premier roman de Laurent Petitmangin au titre poétique qui m’inspirait forcément, et dont je vous dis tout ici.

Et Les Evasions particulières de Véronique Olmi : là encore j’aimais le titre. Mais c’est aussi parce que je n’ai pas lu le précédent ouvrage de cet auteur, le fameux Bakhita  qu’on n’a eu de cesse de me recommander depuis sa sortie en 2017. C’est un peu une façon de me rattraper…

Je vous en dirai plus à la fin de ma lecture !

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Chroniques du hasard (Elena Ferrante)

Avant de vous faire part de ma petite sélection de rentrée, voici un livre qui traîne dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois, plus ou moins en-dessous de ma PAL, et que je viens enfin de lire. Il s’agit de Chroniques du Hasard d’Elena Ferrante.

Je ne vous présente pas l’auteur mystère de L’Amie Prodigieuse, encore que son écriture me passionne et que j’envisage sérieusement d’écrire plus longuement à son sujet.

Résumé

Chroniques du Hasard n’est pas un roman. C’est un recueil des articles hebdomadaires que l’auteur a rédigés durant un an pour le Guardian, un journal britannique. Des textes courts, deux pages tout au plus, dont les sujets, à la demande d’Elena Ferrante, ont été choisis par la rédaction du journal. Il s’agit de questions très diverses telles que le plaisir d’apprendre, la maternité, le processus d’écriture, la fin de vie, le rapport à la nature, la langue et la culture, l’amitié, l’insomnie…

Bref, un panel de thématiques très larges, qu’Elena Ferrante traite avec son regard de romancière, et la liberté créatrice qui lui est propre (la liberté créatrice étant d’ailleurs le sujet d’un de ces textes…).

Mon avis

On entre dans la personnalité littéraire de l’auteur, qui ressemble tellement à celle des personnages féminins de ses romans (je pense notamment à Elena dans l’Amie Prodigieuse ou Leda dans Poupée volée), que la thèse de l’autofiction dans l’œuvre d’Elena Ferrante s’en trouve largement confortée.

L’écriture oscille entre le style nécessairement plus concis et réduit de la chronique et l’écriture-fleuve habituelle d’Elena Ferrante. Et cette dernière, on le sent, pourrait continuer à développer encore et encore les thèmes abordés. Elle est pourtant bien obligée de s’interrompre, mais j’aime assez ses conclusions. C’est parfois un peu abrupt,  souvent percutant, sous forme de jolis aphorismes.

Quelques exemples en vrac :

Filles : très joli texte sur la jeunesse et les rapports intergénérationnels

Le vrai, le faux : Réflexion autour de l’autofiction, l’un des thèmes les plus intéressants (je trouve) chez Elena Ferrante

Artefacts : Si tous les fans de stars hystériques et obsessionnels pouvaient le lire…

Stéréotypes : ou comment les remettre à leur juste place.

Extraits

« Jusqu’à notre dernier souffle, nous ne cesserons de nous tourmenter en nous demandant si, en réalité, au moment précis où nous avons eu l’impression de réussir, nous n’avons pas échoué. »

« Ce que nous avons été à l’origine n’est qu’une vague tache de couleur que nous contemplons depuis le rivage de ce que nous sommes devenues ».

Pour conclure

J’ai un plaisir fou à lire cet auteur. Peut-être parce que je m’identifie beaucoup à elle et ses personnages. Elle écrit de manière fluide et évidente ce que je pense si fort sans l’avoir jamais formulé, ou du moins si confusément, jamais avec autant de clarté.

Elle a l’art de dire avec limpidité les contradictions de la nature humaine tout en l’unifiant dans ce qu’elle a de plus universel. C’est particulièrement vrai lorsqu’elle parle de la féminité, l’un de ses sujets de prédilection, dont elle sait exprimer les conflits et les subtilités, et qui affleure dans toutes ses réflexions.

Je suppose que ce phénomène d’identification est d’abord propre à moi et à une certaine catégorie de lecteurs (lectrices ?) et relève bien sûr d’affinités particulières.

Toutefois, j’y vois aussi la capacité à capter l’universalité du monde tout en donnant l’impression à n’importe qui d’être rejoint dans son individualité. Et je crois que c’est d’abord cette qualité que l’on attend d’un auteur, qui fait les grands romans et incarne le génie de la littérature.

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