Le résident, d’Elsa Vasseur (éditions Robert Laffont)

Voici l’un des premiers livres que je reçois en service presse, grâce à ma collaboration avec le magazine Viabooks. (article à suivre sur les services de presse 🙂 ). Je l’avais sélectionné car le thème abordé, une immersion en résidence d’écriture, avait piqué ma curiosité… et je remercie les éditions Robert Laffont pour leur envoi.

Le personnage principal, Jacques Cascade, est un écrivain parisien en mal d’inspiration, malheureux en ménage, qui s’installe pour six semaines dans la résidence d’écriture des White Falls, situés dans une région isolée de l’Etat de New York. Là-bas, il découvre un nouveau mode de vie, fait de pages blanches persistantes, de la vie en communauté avec les autres résidents, de la rencontre de l’une d’entre eux en particulier, et malgré tout d’une certaine solitude, qui le renverra de façon insistante à des souvenirs d’enfance qu’il aurait voulu garder enfouis pour toujours…

J’ai aimé tout de suite et en particulier, le vocabulaire riche et l’écriture fluide, recherchée, et très esthétique, d’Elsa Vasseur : des cascades de mots perlés qui sculptent les contours de chaque personnage, chaque décor, des phrases longues et déliées, déroulées avec une incroyable poésie… Elsa Vasseur a une plume d’artiste, d’artiste peintre et sculpteur précisément ; ses mots donnent relief et couleurs aux univers qu’elle crée, elle livre des descriptions d’une saisissante acuité, et ses personnages sont particulièrement fouillés, dans ce qu’ils ont de plus banal et de plus intime.

L’immersion dans une résidence d’écrivains était une idée originale, et les différents personnages croqués dans leurs interactions quotidiennes, sont bien réussis. On imagine bien ce que peut être la vie dans un endroit pareil, et ma foi tout au long de ma lecture je les ai souvent enviés… Elsa Vasseur nous entraîne aussi au cœur du processus d’écriture, livrant quelques secrets de la création littéraire, révélant aussi les obstacles, les douleurs et les chimères qui nourrissent la vie de tout écrivain.

Le roman a aussi une certaine dimension initiatique, et illustre la difficulté à faire émerger les vieux traumatismes de l’enfance, leur impact sur le cours de nos vies et l’aspect cathartique de l’écriture.

On a enfin toute la matière pour un bon thriller, avec un décor, des personnages et une intrigue qui s’y prêtent particulièrement. Je regrette un peu que cet aspect n’est pas davantage été exploité, (même s’il est tout de même présent, n’exagérons rien), car tous les ingrédients sont vraiment là. Le suspense aurait pu être un peu plus travaillé, l’atmosphère encore plus étrange et inquiétante…

Mais disons que l’excellente maîtrise linguistique de l’auteur sert davantage l’installation d’un univers littéraire et l’exploration du passé et de l’intimité des personnages, qu’une intrigue policière en bonne et due forme.

Le résident, Elsa Vasseur – Editions Robert Laffont

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Come Prima, de Sophie Simon (éditions Anne Carrière)

Une balade dans les ruelles de Rome, des glaces qui fondent au soleil, une histoire d’amour à l’italienne, il n’en fallait pas plus pour me faire craquer! J’ai dévoré ce petit livre de 188 pages, que je situerais quelque part entre le monologue de théâtre, la psychanalyse, la comédie romantique et le drame psychologique.

A Rome, Celso vit une existence confortable entre sa carrière de journaliste littéraire et Antonia, son épouse depuis trente ans, qui l’a consolé de sa grande mais malheureuse passion pour Elena, avec qui il vécut une relation intense et chaotique de deux ans. Mais voilà qu’Elena refait surface et veut revoir Celso, après toutes ces années… En attendant leur rencontre qui doit avoir lieu quelques jours plus tard, c’est l’occasion pour notre écrivain de réfléchir sur cette histoire qui fut son grand amour, et sur les raisons de son échec.

C’est un livre particulièrement agréable à lire, intimiste et drôle à la fois. L’auteur a le sens de la narration, et l’art de dire beaucoup en peu de mots (j’ai même parfois pensé à Maupassant, c’est vous dire!). Le style est enlevé et concis, croquant rapidement mais précisément chaque élément. On assiste à une véritable dissection de la passion amoureuse, son introspection en décompose chaque élan et chaque mécanisme, et analyse la moindre réaction…

C’est un roman de la vie moderne, qui nous transporte dans l’Italie troublée des années 80 et interroge les mécanismes de la passion et l’emprise des peurs sur nos vies. C’est aussi un début de réflexion sur la véritable nature de l’amour et du bonheur. Un roman psychologique, aux accents parfois de comédie à l’italienne.

Car Celso, avec sa lâcheté, ses peurs paniques et son désespoir détaché souvent comique, a tout sauf l’étoffe d’un héros tragique. Sa vie respire le drame, mais l’humour n’est jamais loin, et le récit oscille entre gravité et légèreté… En d’autres termes, une tragédie version dolce vita! Et une lecture que j’ai beaucoup aimée.

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Le Linceul, de François Dubreil (éditions Pierre Téqui)

Avec Le Linceul, je renoue avec le roman historique, laissé de côté depuis un moment déjà, alors que j’affectionne tout particulièrement ce genre. Je réalise en écrivant ces lignes que les trois précédents livres que j’ai présentés étaient précisément des romans historiques, mais pour la jeunesse, j’y avais donc bien moins d’intérêt personnel.

Le Linceul nous entraîne sur les traces du Saint-Suaire, la relique la plus populaire et la plus controversée de la religion chrétienne, puisqu’il s’agit d’un linge sur lequel sont représentés un corps et un visage humains, et qui a longtemps été admis pour être le linceul ayant enveloppé le Christ après sa mort. Ce linge est aujourd’hui conservé à Turin, d’où son appellation commune « le Linceul de Turin ». Aujourd’hui, la plupart des études, ainsi que l’Eglise, s’accordent sur l’origine médiévale de l’étoffe, notamment depuis l’expertise de datation au carbone qui a eu lieu en 1988 mais certains experts n’écartent pas une éventuelle erreur de procédé, ni la possibilité que le linceul soit beaucoup plus ancien.

C’est dans ce contexte que débute notre intrigue : Jonas Trust, milliardaire australien à la tête d’un empire médiatique, et hostile à l’Eglise, réclame au Vatican une nouvelle datation du Saint-Suaire, afin d’éliminer définitivement tous les doutes quant à l’imposture de la relique. Or, le professeur Moricca, chargé par le Vatican de co-présider la commission d’étude, meurt brutalement dans des circonstances troubles. Paul Brouard, éminent historien qui a déjà rendu maints services à Rome (voir les deux premiers volumes de la trilogie, La Couronne et Le Tombeau, que je n’ai pas encore lus!), est mandaté par le pape pour éclaircir les raisons mystérieuses de cette disparition.

Accompagné par Nina, la fille du professeur disparu, elle-même historienne, il se lance alors dans une recherche effrénée qui le conduira dans toute l’Europe, de Rome à Turin en passant par Paris et Istanbul. On assiste successivement à un dîner dans les appartements du pape François, à l’incendie de Notre Dame de Paris et à une balade dans l’empire byzantin, où l’on voit renaître le faste de Constantinople pour le meilleur et pour le pire, le tout en faisant escale dans les plus grands palaces d’Europe…

Je ne peux pas dire que ce soit le plus grand roman d’aventures que j’ai lu, les personnages sont peu complexes, et campés davantage pour étayer le discours de l’auteur que pour leur intérêt narratif. Mais ils ont l’avantage d’être sympathiques, et malgré tout l’ensemble fonctionne bien, le style est agréable et on ne s’ennuie pas.

C’est un roman extrêmement bien documenté, très intéressant sur le plan historique.

François Dubreil défend une cause résolument chrétienne , mais ce n’est pas tant de l’authenticité éventuelle du linceul qu’il s’agit, d’autant que cette authenticité n’a jamais été reconnue par l’Eglise. L’auteur nous invite à une démarche de recherche quasi scientifique, à fouiller l’histoire et chercher des réponses au-delà des certitudes préétablies.

C’est d’une part, la recherche historique qui prime, ici menée avec rigueur et honnêteté, ce qui est très appréciable, d’autre part c’est également l’occasion d’une réflexion sur les fondements de la foi et la doctrine réelle de l’Eglise.

Et même si les personnages bien campés (trop?)du roman peuvent sembler parfois un peu simples et manquer de relief, ils permettent d’établir une vraie dialectique et servent un discours pour le coup érudit, sensible et nuancé, qui interroge les rapports entre foi et histoire et réhabilite certains principes chrétiens souvent mal compris, sans omettre dans sa réflexion de douloureuses questions, telles que les scandales sexuels qui ébranlent régulièrement l’Eglise.

Quelques pages de l’auteur clôturent le livre afin d’expliquer le contexte et sa démarche d’écriture.

En bref une lecture agréable et intéressante, qui donne envie d’en savoir plus…

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Deux romans jeunesse à découvrir

Voici un mois et demi que je me suis mise un peu en retrait de l’écriture, ayant eu à gérer simultanément notre mariage, les fêtes de fin d’année, ainsi que la naissance à la maison de sept petits chiots absolument adorables, mais qui nous ont bien occupés !!

un échantillon de nos petits monstres

Ajoutez à ça une soudaine envie de me plonger dans une ou deux séries Netflix, il n’en fallait pas plus pour que je délaisse ma plume et mon clavier… J’ai heureusement réussi à voler par ci par là quelques instants de lecture, et voici enfin le moment de faire le compte-rendu de mes quelques découvertes littéraires.

Je commence aujourd’hui par deux romans jeunesse, tous deux plébiscités par mon Elise, qui est en 6e. Ils sont accessibles dès l’âge de 10 ans, et plairont autant aux garçons qu’aux filles… Ce sont des premiers tomes, ils ont donc l’avantage de faire durer le plaisir même après la dernière page!.

J’apprécie particulièrement le souci de leurs auteurs d’écrire dans une langue soignée et riche, qui ne manque pourtant ni de rythme ni d’accessibilité, et qui prouve bien que malgré une fâcheuse propension de certains éditeurs actuels à appauvrir la littérature jeunesse contemporaine, que ce soit dans la forme ou dans le fond, on trouve encore des auteurs pour enfants capables de promouvoir la beauté de la langue à travers le merveilleux, la réflexion ou la culture historique.

La rivière à l’envers, de Jean-Claude Mourlevat – tome 1 : « Tomek » – livre de poche

Voici un classique daté déjà d’une vingtaine d’années, que j’ai découvert le mois dernier avec Elise lorsqu’elle l’a étudié en classe, et qui visiblement est assez prisé des professeurs de collège (niveau 6e) . A mon avis il peut convenir à de bons lecteurs dès l’âge de 8 ou 9 ans.

« La rivière à l’envers » est un conte, un récit initiatique sur fond de contrées lointaines et de merveilleux, dans lequel on suit les aventures de Tomek, un jeune orphelin qui tient la petite épicerie de son village. Tomek s’ennuie, dans ce lieu isolé où son seul compagnon est un vieillard qui lui tient lieu de famille. Un jour, il rencontre Hannah, de passage dans son épicerie, elle lui parle de la rivière Qajar, une rivière qui coule à l’envers et dont l’eau empêche de mourir. La curiosité en éveil, tenant enfin un prétexte pour partir à l’aventure et surtout, hanté par le souvenir de la douce Hannah, notre jeune héros part, seul, à la recherche de cette mystérieuse rivière dont personne n’est jamais revenu pour dire si elle existait vraiment. Et nous voici embarqués dans une suite de péripéties fantastiques, où l’on rencontre tour à tour de dangereux ours aveugles et gigantesques, d’étranges personnages qui maîtrisent le secret des fleurs et de leurs parfums, des marins courageux prisonniers d’une île mystérieuse…

Construit sur la forme classique du conte, ce récit plein de de fraîcheur transporte l’imagination, d’aventure en découverte merveilleuse, servi par des personnages aux sentiments tendres et nobles, et avec en filigrane, une réflexion pertinente sur la mémoire, le souvenir et le prix de l’existence. Une jolie lecture.

Le mystère Dédale, de Richard Normandon – (Les enquêtes d’Hermès, tome 1) – éditions Folio Junior

Voici une excellente façon de découvrir, ou d’approfondir, la mythologie grecque, à travers des enquêtes policières qui mettent en scène les divins hôtes du mont Olympe… C’est Hermès, le dieu messager, qui fait office de détective.

Dans ce premier volet, Dédale, le célèbre architecte auteur du Labyrinthe dans lequel sévissait le Minotaure, a été retrouvé assassiné. De Sicile en Afrique, en passant par Athènes et par la Crète, sans oublier les Enfers gardés par le dieu Hadès et son Cerbère, Hermès mène l’enquête sans relâche, n’épargnant aucun de ses comparses olympiens. On y côtoie Aphrodite, Héphaïstos ou encore Apollon, chacun campé dans un quotidien fantaisiste mais fidèle aux attributs qu’on leur connaît habituellement, et si le trait est parfois un peu forcé, il a le mérite de mettre en lumière et rappeler ces différentes personnalités qui ont fait l’œuvre mythologique.

Le livre est bien écrit, la langue est recherchée et le style vivant, l’intrigue fonctionne bien pour ce premier épisode. C’est un plaisir de découvrir ce livre qui allie le divertissement et une solide érudition, en conservant la part belle au suspense et à l’humour.

A lire dès 10 ans, ou avant en fonction du niveau de lecture, mais attention aux jeunes âmes sensibles, il y a quelques cadavres disséminés et les dieux grecs ne sont pas vraiment réputés pour leurs manières tendres…!

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Sous le sable d’Egypte, Philippe Nessmann

Roman jeunesse, à partir de 11 ans – Roman historique – Antiquité

Voici un moment que mes filles me tannent pour chroniquer enfin leurs livres préférés… Voici donc le premier, plébiscité par Lucile, Elise, et même leur père qui s’est pris au jeu des fouilles archéologiques et l’a dévoré sur le canapé en une après-midi…

Ecrit comme un palpitant roman d’aventures, Sous le sable d’Egypte retrace la découverte du tombeau de Toutankhamon par l’archéologue Howard Carter en 1922. En parallèle nous est conté, tel qu’il a pu être reconstitué au fil des découvertes archéologiques, le destin fabuleux de cet enfant-roi, mort et enterré dans la Vallée des Rois en 1325 avant Jésus-Christ, que la postérité avait oublié et même effacé de l’histoire des pharaons d’Egypte.

Agrémenté d’un dossier illustré bien fourni qui permet de visualiser parfaitement ces fouilles historiques ainsi que les divers objets trouvés dans la tombe, Sous le sable d’Egypte se révèle un passionnant documentaire romancé, qui intéressera petits et grands!

Pour les plus jeunes, ce peut être un bon moyen d’approfondir le programme d’histoire de 6e, puisque l’Egypte ancienne y figure, et pour les plus grands, l’occasion d’un délicieux moment d’évasion pour redécouvrir les secrets enfouis des princes d’Egypte.

Une idée de cadeau à glisser sous le sapin!

Sous le sable d’Egypte, Philipe Nessmann – Editions Flammarion

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Histoire du fils, de Marie-Hélène Lafon

Prix Renaudot 2020

Voici donc Histoire du fils, ce coup de cœur dont je veux vous parler depuis plus d’une semaine, celui que je voyais bien se disputer la tête d’affiche du prix Renaudot avec l’Anomalie de Le Tellier, dont je vous parle en détail dans mon précédent article ici. Et bien en cette journée où les prix littéraires sont à l’honneur, nous avons la chance d’avoir un doublé gagnant! Quel plaisir de voir attribuer le Goncourt 2020 à Hervé Le Tellier, ce qui permet à Marie-Hélène Lafon de remporter le Renaudot! Deux récompenses amplement méritées, pour deux livres bien différents…

Résumé

Histoire du fils, c’est 100 ans de fresque familiale, 100 ans d’histoire française qui se déroulent de 1908 à 2008 entre Aurillac, Figeac et Paris. C’est le destin de deux familles solidement attachées au Cantal paysan du XXème siècle, qui ne se connaissent pas et que rien ne relie, si ce n’est la naissance en 1924 d’André, fruit des amours de Paul, jeune et fougueux bachelier, et de Gabrielle, une infirmière de dix ans son aînée. Après l’échec de leur union, Gabrielle décide de taire à Paul la naissance d’André. Elle choisit de confier son fils à sa sœur Hélène, qui élèvera son neveu à Figeac avec ses filles, comme son propre enfant.

André trouve ainsi son équilibre, entre les joies d’une famille aimante, sa mère parisienne qu’il ne voit que deux mois par an, et un père dont il ignore tout, sauf l’absence. Toute sa vie durant, il oscille entre le désir de percer le secret de ses origines, et la crainte de lever le voile sur une zone d’ombre de lui-même dont il ignore tout. Il chemine ainsi, allant de rêve en révélation, frôlant parfois la vérité mais rebroussant chemin au dernier moment. C’est finalement son propre fils Antoine qui achèvera cette tâche de réappropriation du passé, cent ans après le drame qui ouvre ce récit. La boucle est bouclée.

Mon avis

Histoire du Fils est un roman puissant, ancré dans la terre d’Auvergne si chère à l’auteur, qui fonctionne d’ailleurs comme un fil rouge dans toute son œuvre. Marie Hélène Lafon, c’est un style acéré, âpre et dense, une écriture charnelle qui cherche le corps à corps avec les mots, comme elle le révèle elle-même. Elle écrit le quotidien, la vie de ces gens de tous les jours, elle les modèle sous sa plume sensible, leur donne matière et relief, les fait vivre sous nos yeux, à tel point qu’on croit les connaître depuis toujours, sans pour autant qu’ils livrent tous leurs secrets…

L’auteur choisit de retracer douze journées, douze épisodes qui retracent les moments forts des cinq générations qui se succèdent pendant un siècle. Sans ordre chronologique, son récit fonctionne comme un puzzle généalogique , qui, une fois tous les éléments à leur place, forme un ensemble cohérent ou chaque petit fait, joie ou tragédie, fait enfin sens dans la destinée familiale.

Histoire du fils, c’est bien évidemment le questionnement des racines, le drame de l’absence du père, ou plutôt de l’ignorance de ses origines, mais le personnage paradoxal de la mère, Gabrielle, suscite également beaucoup d’interrogations : car n’est-ce pas elle, celle qui, dans sa toute-puissance maternelle, choisit de priver le père de sa paternité, et son fils de sa filiation? Qui est-elle vraiment? Quelles sont les véritables raisons qui la poussent à abandonner à sa sœur l’éducation de son fils, qui ne la considèrera jamais vraiment comme sa mère? Marie-Hélène Lafon, qui modèle ses personnages avec bienveillance, choisit de garder un certain mystère sur ces questions légitimes, suggérant par là avec subtilité que certains choix demeurent insondables, et que si notre histoire personnelle ne nous appartient pas complètement , la transmission familiale trouve ses sources avant tout dans la solidité des liens que nous créons au sein d’un foyer.

Un très beau roman donc, où pudeur et sensibilité se mêlent dans une belle réflexion sur la filiation et l’héritage transgénérationnel, dans une France rurale qu’on aime revisiter au fil des pages.

Pour en savoir un peu plus, retrouvez ici ma chronique d’Histoire du Fils publiée sur le magazine littéraire Viabooks.

Histoire du fils, Marie-Hélène LAFON, éditions Buchet-Chastel (176 p)

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L’anomalie, de Hervé Le Tellier

Prix Goncourt 2020

Les deux romans que je viens de finir sont tous deux finalistes du Renaudot, et mériteraient aussi bien l’un que l’autre de le décrocher… Il s’agit de L’anomalie d’Hervé Le Tellier, et de Histoire du fils, de Marie-Hélène Lafon. Je vous présente ci-dessous L’anomalie, qui fait également partie du dernier carré pour le Goncourt. Le Renaudot et le Goncourt seront tous deux remis dans quelques jours, le 30 novembre, à 30 minutes d’intervalle comme le veut la tradition. Mon objectif est donc de vous avoir parlé du second livre d’ici là!

Imaginez-vous dans un parc d’attractions futuristes (exemple au hasard, le Futuroscope, j’y étais le mois dernier et il se prête assez bien à la situation), assis au fond d’un siège qui vous enferme la tête les bras le corps, des lunettes 3D sur le nez, une voix d’outre-tombe qui vous annonce que vous allez vivre une expérience existentielle unique en son genre, une musique d’ambiance qui rappelle La guerre des étoiles… C’est à peu près ce que nous propose de vivre le dernier roman d’Hervé le Tellier, dans un savant et brillant mélange des genres entre polar, science-fiction, mathématiques et métaphysique …

Résumé

Comment réagiriez-vous si vous appreniez demain que l’avion Paris-New-York dans lequel vous avez voyagé trois mois auparavant, vient à nouveau d’atterrir, avec à son bord les mêmes passagers qui vous accompagnaient lors de votre vol, y compris… Votre propre double?

Voici la toile de fond sur laquelle Hervé Le Tellier bâtit une intrigue à la fois incroyable et captivante. L’action se déroule essentiellement sur le sol américain, au cœur des services secrets et de l’élite scientifique qui se démènent à la fois pour trouver une explication rationnelle à cette aberration, et pour gérer toute ses implications politiques et sociales. Les faits ont lieu en 2021, dans le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, que Le Tellier décrit avec une justesse mordante (voir une irrévérence goguenarde lorsqu’il s’agit de certains dirigeants, que l’on reconnaît entre mille!) Cela donne au texte un réalisme saisissant qui persuade le lecteur de se prêter au jeu du récit et de tenter cette invraisemblable expérience intellectuelle.

Le vertige de l’existence

Sur les 243 personnages « clonés », on suit les destins croisés de neuf en particulier. Citons au hasard : un tueur en série irréprochable, une redoutable avocate d’affaires, un chanteur nigérian, un architecte vieillissant, et cet écrivain, Victor Miesel, auteur d’un best-seller au titre évocateur : « L’anomalie », qui a tendance à s’exprimer par aphorismes et dont l’humour nonchalant dissimule ses profondes désillusions sur l’existence. Il nous rappellerait presque quelqu’un…

Après s’être demandé comment un tel cataclysme a pu arriver, se pose la question de savoir comment vivre avec. Deux corps et une seule identité? Ou deux identités pour une seule personne? Qui précède l’autre et quelle est notre origine? Qu’est-ce qui détermine l’existence? Que choisit-on de sa destinée? Autant de questions sous-jacentes à cet imbroglio entre roman d’anticipation et science-fiction. Le Tellier donne un second souffle à l’existentialisme dans ce récit servi par un sens de l’absurde sans faille.

Oulipo toujours

Je crois qu’il faut préciser, vue le contexte plutôt propice à enflammer l’opinion, que le projet de son roman n’est pas une énième théorie farfelue mêlant complots, extraterrestres et sauces aux aliens. Hervé Le Tellier, en digne mathématicien et membre de l’OuLiPo (OUvroir de LIttérature POtentielle), nous entraîne avec brio sur son terrain de prédilection, fait de jeux de mots et de miroirs, exercices de style et mises en abyme… Cette fois il pousse la barre encore plus haut et nous invite à une expérience de pensée singulière, celle d’envisager l’invraisemblable, notre propre non-existence. J’ai particulièrement adhéré à l’exercice, qui au-delà des questions métaphysiques inévitables qu’il engendre, s’avère sur le plan intellectuel, absolument vertigineux … et jubilatoire !

Un roman à découvrir d’urgence donc, qui vous plongera dans une autre dimension fascinante. Sans oublier que c’est avant tout un jeu de l’esprit. Ou pas.

Petit bonus : l’énigme de la dernière page, que je n’ai pas réussi à déchiffrer entièrement… Si vous avez des idées je suis preneuse!

Pour en savoir un peu plus, retrouvez ici ma chronique sur L’anomalie publiée sur le magazine littéraire Viabooks

L’anomalie, Hervé Le Tellier – éditions Gallimard (327 pages)

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5 astuces pour trouver des livres pendant le confinement sans passer par Amazon

Pas question bien sûr de faire une croix sur les livres durant le confinement! Et nul besoin pour ça de se rabattre sur Amazon … Voici quelques alternatives, parfois même plus rapides et moins chères, qui vous permettront d’occuper vos weekends confinés avec de bons bouquins!

1 – Faire appel à sa librairie de quartier

Soutenons les libraires pendant cette période compliquée! S’ils ont été contraints de fermer boutique, la plupart heureusement ne se laissent pas abattre et redoublent d’imagination pour défier le confinement et continuer leur métier auprès des lecteurs.

Ils sont ainsi très nombreux à proposer la commande en ligne, par mail ou par téléphone, et le retrait en magasin, souvent le jour même, voir la livraison à vélo pour quelques uns, ce qui permet d’être encore plus rapide qu’Amazon! Certains font même de la résistance et continuent d’accueillir les clients, dans le respect des règles sanitaires, mais chut, restons discrets … ! .

N’hésitez donc surtout pas à consulter le site internet de votre librairie ou leur page Facebook, ou à leur passer un coup de téléphone pour vérifier les modalités de commande et de retrait. Voici les sites de certaines librairies (que je connais) qui proposent le retrait en magasin :

https://www.pavemare.fr/ ( Elancourt, 78) https://librairielasuite.fr/ (Versailles, 78) https://www.librairielescyclades.fr/infosprat.php (Saint-Cloud, 92) https://motsenlignes.com/ (Courbevoie, 92) https://www.parislibrairies.fr/ (réseau des librairies indépendantes de Paris) https://www.librairies-nouvelleaquitaine.com/ (réseau des librairies indépendantes en Nouvelle Aquitaine) http://www.les-bien-aimes.fr/les-bien-aimes/ (Nantes, 44)

2 – Commander sur lalibrairie.com ou placedeslibraires.fr, des plateformes en ligne de libraires indépendants

L’union fait la force ! Il s’agit de deux réseaux de libraires indépendants qui mettent leurs stocks en commun pour proposer un plus grand choix de livres et des délais de livraison compétitifs. Pour les lecteurs pressés, c’est la garantie d’un plus grand stock disponible et d’une livraison rapide dans la librairie de votre choix (livraison gratuite) ou bien à domicile (disponible sur lalibrairie.com, service payant).

3 – Acheter des livres d’occasion sur livrenpoche.com

Vous trouverez sur cette librairie en ligne un très grand choix d’ouvrages d’occasion, pour tous les goûts et tous les âges, à condition bien sûr que vous ne cherchiez pas les dernières sorties de la rentrée littéraire. Je trouve ce site très intéressant notamment pour dénicher les vieilles éditions de certaines collections jeunesse, que je trouve mieux écrites que les nouvelles versions. Délai de livraison entre 3 jours et une semaine, gratuite à partir de 20,00€.

4 – Emprunter des livres dans votre médiathèque grâce au Click&Collect

Beaucoup de médiathèques ont rôdé leur système Click&Collect pendant le premier confinement et sont donc déjà opérationnelles pour ce nouveau système, qui devrait se mettre en place dès la semaine prochaine dans beaucoup de villes. Les adhérents peuvent réserver leurs livres sur le site internet de la médiathèque (qui est souvent le site de la municipalité) et reçoivent un message les invitant à venir les retirer dès qu’ils ont été préparés. Comptez entre 24 et 48h en moyenne lorsque le livre est disponible. En plus d’être gratuit, c’est l’occasion de se dégourdir les jambes lors d’une petite sortie autorisée…

5 – Inspecter les étagères de sa bibliothèque

Etes-vous bien sûr d’avoir lu tous les livres qui trônent sur la bibliothèque de votre salon (ou de votre chambre d’ailleurs, ça marche aussi)? Il est rare qu’on n’en trouve pas deux ou trois qu’on a rangés là des années plus tôt en se disant je les lirai plus tard, lorsque j’aurai le temps ou que j’aurai lu tel ou tel autre livre plus urgent… Et bien c’est peut-être le moment justement de dépoussiérer ces romans qui vous attendent depuis si longtemps que vous avez même oublié leur existence. Et vous avez sûrement de belles surprises en perspective!

Une rose seule, de Muriel Barbery

Voici une lecture que j’avais hâte de commencer, après l’excellent souvenir que je garde de L’élégance du hérisson, deuxième roman de Muriel Barbery. Et finalement, sans être à mon avis un grand roman de la rentrée, c’est un récit qui a beaucoup de grâce et qui se révèle sensible et agréable à lire.

Résumé

Une rose seule nous emmène voyager au Japon aux côtés de Rose, une quadragénaire française botaniste de profession qui mène une vie mélancolique et sans saveur. Rose n’a pas connu son père, un marchand d’art japonais que sa mère a quitté avant sa naissance, et à la mort de ce dernier, elle est appelée au Japon pour découvrir son testament. Or l’héritage légué par son père comporte un aspect bien particulier, puisque ce dernier avant de mourir lui a préparé un étrange voyage initiatique au cœur des temples japonais, qu’elle effectuera aux côtés de Paul, le fidèle collaborateur du défunt.

Bousculée dans sa solitude, elle se confrontera à ses origines et à ses sentiments, redécouvrant le pouvoir floral et l’harmonie avec la nature, dans une culture qui célèbre la vie autant qu’elle connaît le sens de la mort et de la souffrance.

Mon avis

Le Japon, culture raffinée et fascinante

L’auteur nous partage la connaissance intime qu’elle a du Japon pour y avoir vécu deux ans, et à ce titre, l’exercice est réussi puisqu’on baigne immédiatement dans cet univers exotique et fascinant que représente le pays du Soleil Levant. Pour ma part je dois avouer ma totale méconnaissance de cette culture, que je n’ai guère approchée que dans Stupeur et Tremblements d’Amélie Nothomb, et le peu d’attrait qu’elle exerçait sur moi… Et j’ai été plutôt séduite par la description bucolique et florale qu’en offre Muriel Barbery.

On découvre le raffinement d’une culture fondée sur les traditions ancestrales et sur un esthétisme quasi religieux. Avec Rose, on admire les bambous, on respire les fleurs et leur paix végétale qui adoucit l’austérité minérale des roches bordant les paysages nippons. On assiste à sa métamorphose intérieure tout au long de son pèlerinage à travers les temples de la ville de Kyoto, durant lequel elle retrouve l’amour et sa propre sensibilité.

Un récit esthète et délicat

C’est un récit esthétique, truffé de références poétiques. Tout concourt à nous faire rentrer en nous-mêmes : l’atmosphère raffinée et feutrée, le fil rouge qui va de lys en camélia et de lilas en bambou, au rythme des chamboulements intimes des personnages, et jusqu’au rituel du thé, que Muriel Barbery décrivait si bien déjà dans L’élégance du hérisson, (c’est sans doute cette façon de raconter le thé que je préfère chez cette auteur) et qu’elle érige à nouveau en véritable art de vivre. Le tout restitué avec sa délicatesse habituelle. En fermant le livre, j’ai l’impression de sortir d’une longue rêverie .

Je n’ai cependant pas ressenti le « choc » littéraire qu’avait provoqué chez moi L’élégance du Hérisson, j’ai notamment trouvé que les personnages et l’intrigue manquaient parfois de relief.

Mais Une rose seule reste tout de même la promesse d’un bon moment, que je vous recommande de savourer par un après-midi calme, lové dans un canapé moelleux en savourant une tasse de thé japonais bien chaud… Et si vous pouvez agrémenter ce moment de quelques senteurs de lilas ou de camélias, c’est encore mieux! Même si je crains que ce ne soit pas encore la saison…

Voir ma chronique sur Viabooks

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Une rose seule, Muriel Barbery – Actes Sud (158 p)

Héritage, de Miguel Bonnefoy (Rivages)

Résumé

Héritage nous plonge dans la fresque historique d’une famille de vignerons originaire du Jura, qui part s’établir à Santiago du Chili à la fin du XIXème siècle. Le vieux Lonsonnier, dont les vignes ont été détruites par la phylloxéra, quitte la France pour l’Amérique. Par hasard, il se retrouvera au Chili où il fixera sa descendance et de nouvelles racines.  Chaque génération y construira son destin, fidèle à la fois à ses racines et à ses aspirations personnelles, et tout en restant viscéralement liée au Vieux Continent, qui sera aussi le théâtre d’évènements décisifs pour chacun.

Mon avis

Des personnages colorés aux destins singuliers

On découvre des personnages hauts en couleurs et aux aspirations fortes, dont les tragédies intimes révèlent à elles seules toute la violence des évènements historiques qui ont jalonné l’histoire de cette famille. Lazare, qui incarne la première génération née au Chili, a combattu dans les tranchées françaises de la première guerre mondiale et revient avec un poumon en moins et un drame qui le rongera toute sa vie, bien après qu’il ait fait fortune dans la fabrication d’hosties. Sa femme Thérèse, l’ornithologue qui ne s’épanouit qu’au milieu de ses oiseaux, incarne à la fois la stabilité familiale et un monde sauvage et énigmatique. Leur fille Margot sera une aviatrice passionnée et déterminée qui s’engagera dans les Forces Libres de la Résistance, avant de donner naissance à Ilario Da, le futur révolutionnaire de l’ombre qui connaîtra les geôles de la dictature Pinochet.

L’auteur donne à ses personnages une véritable puissance de vie, qui s’exprime à travers leurs choix et leurs fragilités. Chacun est empreint de noblesse et de beaucoup d’humanité qui donnent à leur histoire matière et relief. Les femmes notamment, à mon sens, sont dotées d’un véritable charisme.

Une langue envoûtante

Miguel Bonnefoy est un conteur dont le rythme et la voix nous emmènent au cœur du folklore d’Amérique latine, à l’orée de la magie qui peuple les contes fascinants de ces contrées. Son talent de romancier lui permet en 200 pages de brosser à travers cent ans d’Histoire, les portraits de plusieurs générations d’une même famille.

Le tout dans une langue somptueuse, dont le raffinement très particulier, je crois, est dû au fait que le français n’est pas la langue maternelle de l’auteur. L’exercice n’en est que plus brillant, mais surtout confère à l’écriture une touche particulière. C’est comme une rencontre avec la langue française…Les mots sont choisis, la syntaxe recherchée, le texte semble comme brodé de cursives baroques, pourtant la langue est sans excès, et le rythme sans temps mort.

Grâce à ce style élégant, à son talent de conteur, au rythme épique du récit, l’auteur nous promène durant tout le roman entre deux continents, d’une époque à l’autre et à travers quatre générations. D’un bout à l’autre on oscille entre réalisme et merveilleux, tout en redécouvrant des périodes charnières de notre histoire.

A lire !

Héritage est donc une jolie découverte de cette rentrée littéraire. L’univers riche et onirique de Miguel Bonnefoy vaut vraiment le détour. C’est un auteur qui me faisait déjà de l’œil il y a trois ans avec son roman Sucre noir, que je n’avais finalement pas eu le temps d’acheter… Je m’empresse de le rajouter sur la liste de mes prochaines lectures !

Voici le lien de ma chronique sur le site Viabooks : http://www.viabooks.fr/article/miguel-bonnefoy-heritage-entre-exil-et-transmission-familiale-124581

Héritage, Miguel Bonnefoy – Rivages – 206 p